Le reflux lyrique de Françoise Clédat par François Huglo

Les Parutions

16 nov.
2024

Le reflux lyrique de Françoise Clédat par François Huglo

Le reflux lyrique de Françoise Clédat

 

 

            Bois flotté, par quel « reflux » l’offrande lyrique de Françoise Clédat est-elle portée ? Celui du cancer (sa rémission), ou celui de la vie (l’imminence de sa disparition) ? Comme Les parentés inhumaines, Le reflux lyrique s’aventure aux confins, « avec et grâce à » Orlan, par « une extension de la notion de performance aux mutations involontaires du corps —vieillissement et morbidité— jusqu’au lâcher prise terminal ». La découverte des cellules HeLa modifiant ses « perceptions du statut du corps vivant et du corps mort », Orlan a fait œuvre du « matériau produit tant par la machine-corps que par les machines et techniques nécessaires à son imagerie ». De même, Charlotte Jarvis « à propos de son installation Et in Arcadia Ego entend « lutter contre le cancer, la mort et l’immortalité à l’aide de la science ». Et Françoise Clédat : « Quand j’écris pour écrire le cancer je me sépare du cancer ». Une « réalité augmentée » génère « une catégorie littéraire mutante », qu’Orlan « définit comme un nouvel autoportrait », où le cancer condense « le théâtral et le monstrueux dévolu aux chimères, aux hybridations ». La « mortalité heureuse » (titre de la première partie) est une « fiction ». Suivront : « Passage du don », « Le reflux lyrique », « Avec et grâce à ». Eros et Thanatos, par référence à Freud, Au-delà du principe du plaisir, est le titre d’une performance d’Adrien van Melle, qui écrit : « C’est à ces sentiments contradictoires et entre-connectés que je me confronte ».

 

            En même temps qu’Orlan, Pierre Huyghe explorait en 2016 à Tokyo le rapport art/science et les cellules HeLa dans son œuvre Living Cancer Variator (Variation de cancer vivant, traduction DeepL) ». Les variations de Françoise Clédat, en un « point non final » où la rémission l’amène à « (se) croire immortelle », rencontrent sur son écran des « choristes de tous âges promis à une disparition plus ou moins proche à cet instant absolument l’ignorant », chacun « jeté dans la perfection présente d’un chant qui le hisse hors du temps », dans « l’insouciance d’un rapport au temps entièrement aspiré dans le surgissement de sa nouveauté ». Cet ouïr comme ouverture à l’autre (ici « le présent d’une musique vieille de plusieurs siècles ») trouve sa traduction dans le jouir, « nom et verbe à la fois, non arrêté mais ouvert, à l’instar de ce qui —bouche, vagin, anus— à l’autre corps, à l’autre sexe s’ouvre », et s’oublie comme « la rivière quand elle atteint la mer ». De même, « le temps de la création est un temps où la mort n’existe pas ». Où « distance, fusion et détresse coexistent, extatiques ». Où « toute création dans le temps de son écriture efface le sentiment du temps ». Où « toute création est une fiction d’immortalité ». Le moment « du sexe et du texte » est « l’enfantement rejoué ». Plus tard, si « mon amour » pouvait « au-delà de ma durée porter ma fille / Ce serait la mer ».

 

            L’expérience amoureuse et l’expérience maternelle croisent « l’expérience livresque / des étrangetés », qui « m’élargit aux langues de leur rencontre ». Déjà, l’enfance, par un lien plus profond que sa visibilité, incorporait le paysage. Aujourd’hui encore, « je voudrais (…) / Adhérer / à la présence de chaque et du moindre être-là / (…) pour qu’entre doigts ouverts cela circule / qu’ils ressentent le passage / mais ne le retiennent pas ». Pour « ressentir entre moi et moi / le passage du don ». Pour que « vieillir ne soit pas / Exploration solipsiste », mais « Adhésion sans pourquoi / À l’immédiateté du don ». Pour que la « violente lente de la vieillesse », « taireur », oubli, sanglot, jouir, « À toute forme mêle / Son rire de géante ».

 

            Quand « l’expérience de vivre / —son courant enserré par la pétrification des parois— / toujours plus s’intériorise » // —ne pouvant élargir l’exigüité / la creuse », elle jette voyelles et consonnes, « sons comme cailloux jetés / En ce creux du jouir où / L’ignorance palpite ». Les mots du Christ « Lamma Sabachtani » sont rapprochés de ceux d’Axelle Jah Njiké : « Dieu est une femme qui jouit », et du « cri de la cancéreuse quand sa vie par sa vulve la quitte ». Lâcher prise ? Plutôt « Jetée se jeter dans l’abandon / rejoindre l’absolu / par l’absolu de l’abandon ». Franchir la frontière, la « mémoire d’extrême bord / sans au-delà / que perte ou néant ». L’exposition Du Vent Au Vent d’Helen Mirra offre en un film de 11 minutes la représentation d’un voyage par « de simples lignes parallèles tracées au pinceau directement sur la pellicule par lavis d’aquarelle que le déroulement filmique restitue en scintillations vertes et bleues rayant verticales l’écran ». L’intuition vient à Françoise Clédat qu’elle a « devant les yeux la préfiguration hypnotique, pour ne pas dire extatique, de ce (qu’elle aura) derrière ». La « Vision du meunier / Icare qui crie dans un ciel de craie (Martin Rueff) devient un son inséparable d’une odeur, « premier et dernier son rayant la pellicule du silence ». Par « l’ouïe de la narine » (Baudelaire n’a-t-il pas écrit « Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir » ?), l’air « s’insuffle / je le respire / je/il me prend/perd ». L’air, le réel. Prigent : « De ce réel, la langue ne dit rien, sinon qu’il est —et force à parler ». Le vent, la mer. Flux, reflux. Et nous, bois flottés.

 

 

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