Sandra Moussempès, Sauvons l'ennemie par Antoine Boute
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Métacognition agonistique
« Sauvons l'ennemie », « fabuleux » titre d'un livre à la fabuleuse couverture, où trois femmes, jeunes et victoriennes, se masquent le visage et surtout le regard. L'une d'une main, les deux autres de pages blanches, qui forment comme d'abyssaux trous lumineux, rectangulaires. Elles baissent la tête de sorte que s'expose la raie impeccable de leur chevelure impeccablement coiffée, un reflet net fait prendre l'allure d'un casque à la tête de celle debout. Cette dernière nous regarde, mais d'un regard aveuglé par l'interface du rectangle blanc et trou de lumière : c'est par là qu'on se touche, nous sommes touchés par elle et chrono-télépathiquement, elle par nous (oui parce que le temps linéaire, celui qui fuit vers l'avant, tout le monde sait bien qu'il s'agit d'une arnaque).
Mes périodes préférées– l’ère victorienne & le Hollywood des années 70 –
se télescopent sans cesse en crash karmique
personne ne sait où nous irons nous réemboîter ni pour qui
C'est bête mais je vois la lettre J à l'envers dans la raie de la première femme sur la couverture, un T dans la deuxième. J T, c'est bête mais je pense aux shows mediatico-politiques du monde, avec leurs figures comme sorties d'un mauvais remake de Lynch (les compères Trump & Musk auraient été rigolos dans Twin Peaks 4). Vite ! Chassons cette image par celles de ce fragment de poème :
Faut-il se voir fautive d’encadrer chaque morceau de vérité perdue ou cachée ?
De l’accrocher dans les rivières scintillantes pour ce happening sauvage ?
Les crash-girls imiteront leurs sœurs télépathes pour le rituel final
Elles sauteront toutes ensemble dans la piscine gonflable en plein cagnard façon Projet X
Mais revenons-en au titre. « Sauvons l'ennemie ». Dans la logique bizarrement guerrière induite par le mot « ennemie » s'intègre à l'impératif l'acte de sauver, rendre sauf, pur, exempt, sacré.
mon ennemie est anti-inflammable
je ne l’ai pas saupoudrée de produit toxique
contre le feu en soi
je veux juste un endroit sans égratignures
pour la faire revivre
en moi
L'injonction qui nous est faite de sauver l'ennemie, on peut supposer qu'elle se joue, se place, s'enracine dans les abysses de ces regards masqués de trous blancs, main blanche. Pour sauver l'ennemie, l'astuce consisterait à remplacer le regard par quelque chose comme une page blanche, cet espace sans espace qui fonctionne comme interface lumineuse pour l'œil de l'esprit, les vues de l'esprit, les émanations sur.sensibles de l'imagination.
Ce trou de serrure
De l’autre côté le reflet de vos yeux
Là-bas nous sommes des corps
(...)
L'écriture de Sandra Moussempès a toujours été une sorte de pragmatique de l'imagination. Ce livre-ci en particulier met l'accent, en tant qu'objet mis en abîme par sa couverture, sur l'usage (sans usage, on est d'accord) qu'on pourrait en faire. Il donne envie de réfléchir encore et autrement aux étranges pouvoirs de l'écriture, il donne envie d'imaginer ce livre en tant qu'élément d'une situation, comme on se servirait d'un gri-gri. Aux prises avec une situation délicate ? Pourquoi ne pas, mine de rien, poser ce livre quelque part ? Laisser agir sa fabuleuse couverture, son titre, les trois femmes spectrales ? Observer son agentivité potentiellement « micro-politique » (si le mot « politique » n'était pas hyper-galvaudé par cette époque d'impuissance générale, où en contrepoint on s'acharne à voir du politique partout) ? Quelqu'un l'ouvre au hasard et tombe par exemple sur ceci :
j’entends le fantôme de mon livre vous invoquer H/24
soyez défragmentée – comme Paper Doll
« Sauvons l'ennemie », le livre en tant qu'objet autant que l'ensemble des textes poétiques qu'il renferme, se pose comme surprenante mixture d'humour mystico-érotique perlant un usage pratique, performatif de la faculté imaginative, une métacognition agonistique, magie-blanche-magie-noire, poétique de l'invisible, du presque palpable, du fantasmagorique &-smatique. Un usage de l'imagination comme interface de contact, tact, avec l'ambivalence du monde et ses lieux, avec l'ambiance des lieux, l'esprit des lieux au sens de l'esprit d'une fête ou d'une blague, au sens où on dit j'aime ton esprit, pour dire j'aime ton humour, tes traits d'esprit, tu as de l'esprit.
La caractéristique de toute solitude – on y saigne
Je ne peux l’apprendre chez ma disciple qui tisse les mots dans les vôtres
– « T’es-tu entraperçue dans ce western gothique pour mauvaises filles ? »
L'écriture de Sandra Moussempès est magique : elle participe d'une ontologie trouble, où les événements psychiques nourrissent le sentiment d'existence et de réalité comme le reste des éléments du monde, et vice versa. Et si son livre est magique, il est bon pour la santé. C'est un talisman, redoutablement efficace pour magiquement faire basculer l'ambiance dans un monde où les percepts et les affects sont machinés, non, musiqués, « magiqués » en un espace interne qui est externe, « espace extérieur / robe rouge de l'anarchie », un monde avec des exercices de sorties de corps, où ça rigole mais d'un rire tellement étrange, tellement atmosphérique, non-certain, à efficacité aléatoire, que soudain l'équation poème = blague = vie = mort semble limpide et évidente.
Mais jugeons plutôt :
Pour trois bouteilles remplies de vide et d’aiguilles roses
je fais le vœu amer
de me refléter plus tard dans la bouteille mauve fermée grâce aux ventouses
je lui donnerai en offrande un œil de serpent
buvez votre potion avec dévotion
priez sans une princesse que vous ne voulez plus dans votre vie
PLUS JAMAIS
vous lui signalerez par un salut final (à vous de voir)
si vous êtes d’accord
et si vous êtes d’accord vous serez arrêté(e) pour meurtre(s)
sans croire à votre soustraction naturelle
moi moins vous
moins la terreur qui entre dans la bouteille