Claude Royet-Journoud, Une disposition primitive par Michaël Bishop
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Un livre qui refuse toute contextualisation de son geste, évite toute anecdoticité, tout lyrisme, tout argument conçu et offert logiquement, systématiquement. Un livre où dominent le fragment, l’ellipse, une discontinuité, une signifiance ancrée dans une référentialité instable, peu attribuable. Et pourtant le titre de ce recueil – on peut considérer ces textes comme des poèmes en vers libres avec, parfois, un bloc en prose –, tout comme les titres de ses neuf suites (La nature des actes transitifs, Préfiguration d’une loi, Antérieur division fin, etc), toutes compactées, denses, s’offrent comme composés de mots soigneusement ou instinctivement choisis pour aller-vers, articuler un sens, une orientation et peut-être une fin, très précairement implicite même si minée par cette ‘incohérence’ (je pense ici à Du Bouchet) structurale, énonciative qui, au maximum, peut oser construire un objet flottant dans les eaux de ses non-fixités par rapport à notre présence au monde et à ce que les grands textes indiens appellent, simplement, Cela. Le tout déposé, disposé, déployé sans orgueil, très sobrement, même si on ressent à l’œuvre la force d’une intensité, de presque une urgence, frôlée d’une intimité qui semble parfois excéder la haute ambition conceptuelle de ce faire, ce poïein, signé d’une signature difficilement comparable à toute autre. Lisons le poème liminaire, Relation d’engendrement, avant de passer à quelques remarques nécessairement abrégées :
le jeu carcéral de ces détours
épreuve sans clarté
larmes si près des yeux
leur langue
la disposition des surfaces
mutilées
dans cet archivage du nom
mot jamais pensé
tu le sais
ils ignorent
le silence des objets
le couteau humidité de l’ombre
surveiller les lieux
attendre (9)
Les détours de ce texte – zigzags, sinuosités, dédale, machinations – compris comme fondant un espace clos, presque punitif, pénible, espace où le voir impose ses défis, son vieux shibboleth, ses périls. Ne déposant, par le biais de la langue, de ses classements, de ses apparentes informations inscrites, qu’une défiguration. De quoi ? Du rapport entre ce qui est, le dehors, et le parlant, l’inscrivant, l’archivant du texte même, rapport de vérité, de coïncidence imaginable, mais enfin censé mutilant, car purement fabulé, affabulé, confabulé? Le mot, cet impensable, ne pouvant oser inventer, proposer une telle convergence, et choisissant plutôt d’en exposer l’illusion, la fraudulence? Sachant à quel point une telle tâche resterait inaccomplissable, les mots (ils?) baignés d’une incapacité qui leur inhère grâce à la fois à la résistance des phénomènes théoriquement visés par les lexèmes, comme à la distance infranchissable, irréparable du méta du pherein qui figure au-delà, à côté, de façon non-coïncidente? La tâche – de qui, de quoi? – qui demeure? : celle d’une vigilance, une attente, indéfinie. Et tout le texte du poème, de ce faire-acte-geste-figuration pris dans un mouvement, fait de bribes, d’éclats, qui emprisonne, ne réalisant que la libération des termes qui s’agitent, battent l’air – l’aire de leur confinement. Et cette lecture même, j’y insiste, fatalement plongée dans le paradoxe de sa doxa sans doute implicite. Et le poème devenu ce puzzle, également implicite, d’un texte ne cherchant aucune articulation en harmonie avec le Cela des Upanishads. Plutôt son double fantomatique? Sa face secrète?
Alors, ce fondateur de revues comme llanfairpwllgwyngyllgogerrychwyrnd-robwlllantysiliogogogoch ou Siècle à mains ou ‘A’ ou Zuk, ce traducteur de poètes américains comme Ashbery, Oppen, Zukovsky, cet intime associé d’Anne-Marie Albiach, Paul Buck, Keith Waldrop, pourquoi écrit-il, quelles intentions s’animent sous les surfaces des nombreuses pages de ses recueils où se profilent, implacables, destinaux, à l’horizon, cette aporie, cette énigmaticité, ce fatal impossible au sein de toute inscription? D’un côté, le désaveu d’une ‘transitivité’ énonciative face aux choses qui sont et qui, en effet, ne peut cesser de déployer plutôt distance, incartade, inaccès (11-24). D’un autre, cette ‘préfiguration d’une loi’ (25-27), rêve, peut-être, d’une logique vérifiable, déterminante que déployerait idéalement chaque recueil de Royet-Journoud mais qui s’avérerait ‘absente’ dans ce ‘carré de mort’ que fonde chaque texte, toujours site de ce que Michael Palmer considère comme le drame d’une ‘immanence’ de sa stricte textualité – car un coup d’œil braqué sur ce poème en révèle l’extrême et indécodable encryptage des multiples fragments de sa signifiance. Antérieur division fin (29-47) déroule à son tour la riche complexité toujours implicitement autoréflexive de l’écriture de Royet-Journoud : l’antériorité, le déjà-là, mouvants, autoparlants, si j’ose dire, de tous les phénomènes existentiels, ontiques, leur infini enchevêtrement; le morcellement inévitable de toute inscription de cette masse sans cesse surgissant dans le seuil de la conscience; l’objet textuel s’offrant comme une totalité définitive quoique manifestement ouverte, vastement provisoire, illusoire même, mais site d’un témoignage scrupuleux de ce désincarnant-re-&-dé-figurant échange-écart-éclat, tout le poème jonché de ces flashes à la fois exploratifs, autoauscultants et aveuglants : ‘des mots forment des cavités nouvelles’, ‘le regard implique la distance’, ‘les syllabes prennent le dessus / comme une blessure / une saignée au cœur’, ‘un coffre pour enfermer / le récit qui roule sous nos yeux’, ‘comme toute fin / c’est une neige qu’on discerne à peine’, etc.
Partout, dans ce beau livre, à la fois site d’exigences et de simplicités, fusionnées, inséparables, des ‘histoire[s] du reflet’ (49); une ‘transcription infidèle’ (61), nécessairement, quoique générée sans corruptibilité, avec la loyauté d’un désir résiduel, à jamais ressurgissant; une inlassable ‘pensée [qui] n’opère que sur les surfaces’ (65); ce sentiment, cette conviction qu’‘on n’entre pas dans une vie’ (75), même si tout le travail de Claude Royet-Journoud constitue fatalement une longue anabase dans l’intériorité de nos rapports au monde, à leurs possibles et leurs improbables. À la recherche peut-être d’‘une clarté axiale’, comme dit la dernière suite du recueil d’Une disposition primitive (81-7). Cette espèce de nudité de ce qui est qui ‘se déploie dans tous les sens’ (83), ‘poussière mentale [et] opacité des noms’ (84), ‘calme’ des ‘lettres’ comme de tout le ‘dehors’ (85). Avec leur longue historicité et tout ce qui la fuit, anhistorique, insituable, ineffable. ‘Blancheur’ (87).