Pierre Vinclair- Les œuvres liquides par Marc Wetzel
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Une remarque : les auteurs difficiles, on préfèrerait (naturellement) les comprendre plus tard. Mais, parmi ces difficiles, les intéressants - ceux qui sont utilement inventifs (ici, le mot est faible) et agréablement lucides - sont ceux aussi qu'il ne faut justement pas comprendre trop tard, parce qu'ils nous font d'ores et déjà saisir le nouveau de ce qui nous arrive. Et cette nouveauté, ils s'y ajoutent en la révélant, - ce qui corse notre difficulté, c'est vrai - mais on leur doit gratitude pour rendre accessible ce que sans leur pensée nous n'aurions pas du tout vu venir. Leur génie particulier rend réversible quelque chose de la fatalité même, ce qui excuse amplement leur messianité un peu touffue. Mon prof de philo de Terminale disait ça en plus net : après avoir lu Spinoza, Sartre ou Deleuze (et Vinclair serait du lot), au moins, on hésite mieux à rester un imbécile.
Ce volume (le deuxième des quatre prévus, après celui sur les lieux, (L'éducation géographique, 2022) et avant le traitement à venir des événements et des structures) concerne, nous précise-t-on, les personnes. Comme dans le premier volume, - et comme déjà prévu dans les deux qui suivront - en vingt-cinq séquences - c'est pourquoi l'ensemble se sous-titre "Encadrements", qui est l'anagramme de " En cent drames". Il s'agit toujours, dit Pierre Vinclair, d'y "dire ce qui compte à ceux qui comptent", de faire voir quoi doit importer à ceux qui peuvent importer, c'est-à-dire de fournir des ressorts de réalité aux gens qui sauront s'en servir. Ici, trois éléments :
Un lieu est ce qui se situe, un événement ce qui se produit, une structure ce qui se dispose, et, ici, donc, une personne ce qui se conduit. Et le propre de la personne (et donc de ce volume-ci, qui vient traiter d'elle) est qu'elle (et elle seule des quatre) peut faire partie autant de "ce qui compte" que de "celles et ceux qui comptent" : c'est aux personnes qu'importe (ou non) ce qui importe, et ce sont elles aussi qui méritent (ou non) de nous importer. D'une personne, on peut évoquer le rôle, esquisser le destin, reconnaître la marque - et seules des personnes peuvent nous être complices ou adversaires, collègues ou parentes, familières ou méconnues ... "Dire ce qui compte à ceux qui comptent" se donne donc comme moyen propre, dans ce volume, de pouvoir comprendre à neuf des conduites, et devoir conduire depuis elles des compréhensions. Le sommaire de ces "Oeuvres liquides" est donc, sans surprise, plein de prénoms, d'ancêtres et de descendants, d'initiatives de vie et de mort, d'élus et de réprouvés (socio-historiques au moins) - qui, tous - et seules les personnes le sont ! - sont convocables. Comme disait à peu près Sartre, c'est parce qu'il y a, dans la personne (la personnalité est horizon, mais non substance; et pourtant, même quand elle est vide, c'est le vide de quelqu'un !), à la fois présence à soi et absence de soi, qu'elle est seule en mesure, et tenue, de répondre présent.
Répondre présent, comme fait une personne, c'est, dit-on classiquement, agir et parler responsablement, c'est-à-dire répondre de nos traits de conduite, assumer de faire vivre quelque chose dans les autres. Il y a bien là aussi un lieu, mais c'est le foyer d'une action, le point d'une situation, la place d'une position sociale : une prise qu'on donne, un champ qu'on ouvre, un tour qu'on prend. Toujours le lieu d'un traitement propre de la vie. De même, l'événement est bien là (comme issu d'un réel dont le réel même ressurgit), mais la personne initie l'issue qu'elle cherche (même un coup d'épée dans l'eau avait pour cible son projet), et veut bien valoir par ce qu'elle fait arriver, tenue de lier son sort à ce qu'elle en change. Enfin, si des structures connues ou inconscientes ordonnent les conduites, la personne agence toujours aussi les éléments qui la composent, anime et juge les conditions de son propre maintien. La structure fait durer ce qu'elle organise et en solidarise les éléments, mais la personne peut (seule peut, et toujours) interrompre le sens ou répudier la valeur de ce qui la tient. Pour ainsi dire, elle peut être comptable ou non de ce qui compte, et contente ou non de ceux qui comptent ! Cette remarquable complexification valait bien un livre !
Enfin, Pierre Vinclair précise volontiers que sa désormais fameuse formule suppose qu'on mette en doute ce qui importe (on en suspend la validité reçue, par "une bonne épokhè sceptique", prête à dresser - pour voir - le lit de mort de l'objectivité commune), mais aussi que l'urgence de le déterminer devient maximale (comme quelqu'un dit-il, sur son lit de mort, voudrait, pour la dernière fois possible, révéler sans ambages ni littérature ce qu'il escomptait de vivre - d'autant qu'entre ces draps-ci, les complaisances mêmes de l'épokhè ne comptent plus, et qu'on est désormais livré aux vivants pour nous tenir ou non quittes de notre emprunt d'humanité et dignes d'en pérenniser l'échantillon aboli). D'où grand-père Bernard ici ("et son semainier/ de pilules plein/ à craquer lundi/ comme un sablier/ dimanche soir vide", p.253), Gilles (et "le souvenir d'une forme d'existence/ refoulée dans le musée/ à laquelle impossible/ désormais de se nouer", p.261) ou Valentine (" - étendue/ sur le lit, yeux/ fermés cernés/ par des coquards/ que la mort a gagnés/ de peindre sur/ son visage par K.O.", p.266). Mais la séquence du "Grand événement de Londres" y interroge, en leurs musées, plus fortement et justement encore, les oeuvres personnelles (ici, Rembrandt, Morisot, Véronèse, Bacon ...) : que peut apprendre la vie de leurs réussites ? à quel invivable ont-elles su résister (puisque "C'est de rencontrer telle/ Butée réelle qu'un inédit/ Vient peu à peu à l'être", p.233) ? qu'ont-elles compris aux hasards qu'elles croisèrent ("Qu'est-ce qui a déréglé/ Quoi ? Qu'est-ce qui est insignifiant et qu'est-ce/ Qui ouvre et ferme l'existence aux gros tumultes ?/ Quel discours artefactuel/ Pourrait retourner l'aléa/ En une aventure lisible ?", p.235) ? et comment pouvoir le comprendre sans reformuler ce que quelqu'un s'est fait vivre ("Que peut-on faire de mieux, qu'accompagner une vie/ De la projection qui la pense ? Et la pensant fait/ Grimacer sa forme, jusqu'à en révéler à la surface/ Des configurations demeurées cachées : le possible/ Sens, accompagnant son aventure. Le poème, nommons/ Le tour qui s'en chargerait, aussi pénible soit-il/ De l'achever, ne serait-il lui-même un événement ?" p.249).
Ce qui compte est sérieux, ceux qui comptent sont distingués - mais, montre ce livre d'une passionnante richesse, et ... d'une scrupuleuse humanité !, ceux qui comptent peuvent n'être pas sérieux (le génie a le devoir de jouer de lui-même !), et ce qui compte peut n'être pas distingué (le remarquable doit ranimer notre être, et non soigner son apparence). Mais les vingt-cinq séquences de ce livre ont raison d'être, explicitement - comme nous le disait en anagramme "Encadrements" - des drames poétiques : c'est que leur gravité, au contraire de la tragédie, nous est familière; et que même si des caractères s'y animent et s'y jugent, on a partout l'impression, non du tout qu'un sort décide du monde, mais qu'un monde à l'oeuvre décide directement du sien. Les forces en présence ne plaisantent certes pas, et ne "se passent rien", mais le risque de leur tension mortifère garantit l'humanité de ce qui se passe, parce que, quelle que soit la virtuosité exploratoire de l'auteur, ce qui ne peut être montré de la vie pèse légitimement sur ce qu'il nous en découvre. Mais c'est ce poids même que follement, méthodiquement, fraternellement sa poésie, au fil de son Rhône, chante. Comme on "répond au tambour de la pluie avec des gestes d'essuie-glace" (p.69), pour mieux faire voir le pays qui vient.