Pier Paolo Pasolini, Les cendres de Gramsci par René Noël
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Dans l'humide jardin
Les Cendres de Gramsci, 1957, livre de poèmes publiés auparavant dans des revues, écrit l'italien au présent, inaugure un cycle poétique, La religion de mon temps, Poésie en forme de rose, Transhumaniser et organiser, qui se prolonge jusque dans les années soixante-dix. Le présent d'une langue mutilée, produite pour et par la société de consommation, y est épinglé.
La langue et l'unité italienne récente, en gestation, photographiée par le poète s'y révèle privée d'élans, de futur, aussi bien que dans toutes les sociétés bureaucratiques, technocratiques, et rongée de l'intérieur par une grisaille qui n'est ni le noir et blanc des premiers films muets pleins de vie, ni la couleur des pionniers du cinématographe s'emparant des couleurs primaires, mais le terne et le vain all over vidant les valeurs, la vitalité de la vie, toutes formes de profondeurs et de reliefs sur l'agora, sur le marché aussi bien qu'un cheval vide son cavalier des étriers.
Les éclats des couleurs primaires éteints, étant privés d'objets qui les animent. Théâtre de saillies, ivres, calcinées, / muet, la lune muette vit en toi , / tiède au-dessus de Lucques aux prés (p. 7). La lune léopardienne, les chants stoppés aussi bien que si les faits et l'air étaient depuis le poème Á la lune et Le genêt implantés sur notre satellite d'où la terre serait vécue aussi bien qu'Ulysse nez à nez avec ses défunts amis devenus hologrammes en enfer pousse du pied du fond du connu et remonte à la surface pour mieux savourer la condition humaine.
Poète de l'empêchement, aussi bien que les frères Geer et Bram Van Velde écrits par Samuel Beckett peignent malgré l'indigence du matériau et celle de la réalité réelle de leur époque - mais après tout, toute époque à bien y regarder, tient l'art, rejeton de la scissiparité du réel, pour ennemi - Pier Paolo Pasolini depuis sa période romaine est un écrivain civil, public, et non un poète engagé, qui quels que soient les autoportraits, les reportages sur soi, les saillies et les critiques versifiées contenus dans ses poèmes, est rédacteur d'un temps immobile qui ne saurait, écrit dans un essai (essais critiques, Corti) consacré à son ami, Andrea Zanzotto, être indiscret ou indécent, puisqu'il chronique l'Italie de son temps dans une langue désarmée.
Un parler, l'écrit privés de lumière et d'ombre qui observent la prostitution de toutes choses, des personnes aussi bien, le fascisme n'ayant pas tant renoncé, Midi est presque obscur dans la splendeur / terreuse du Coppedè vif / et du marbre fasciste, déjà sans couleur / presque désuet uniforme d'orbace / de cyniques décatis, avant la marche, / sur une sale photographie ; le soleil / gît tamisé... (p. 211) observe-t-il, qu'il persévère, obstiné, méthodique, son omniprésence le rendant presque invisible, continuant sa marche en avant, l'épisode Rome ville ouverte, Odyssée rossellinienne n'étant aux yeux d'une idéologie qui a consommé la vie, le corps et les organes humains dans les camps d'extermination, qu'un épisode malheureux et éphémère qui ne saurait tenir de loi.
L'espace pictural est le fond à partir duquel le poète pose les bases de tous les arts qu'il pratique. L'image fusionnée avec l'éden du Casarsa maternel et son dialecte, le venetotto - La Meilleure jeunesse (1941-1953), premier livre de poèmes qu'il écrit en dialectes du Frioul, La Nouvelle jeunesse réécrit et publié à la fin de sa vie à l'identique vers à vers, le mal et l'échec délétère en miroir d'une idylle née de la peinture du Moyen Âge, prenant acte d'une destruction systématique de l'âge de l'insouciance, le paradis saccagé par l'idéologie consumériste, matrice de toutes les contradictions et des révoltes de Pasolini défenseur de la dialectique et d'une perfection sans âge, immémoriale qui ne peut faire l'objet d'enquêtes historiques, aussi bien ne peut-il rien arriver à P. P. P., cette réserve, ce fond immémorial ressort d'un ordre et d'une perspective étrangers à la barbarie consumériste, la mise à distance, la pudeur de Pasolini dont parle Zanzotto vit dans cet espace inassimilable de l'infans, indifférent à la vie publique et privée que son personnage incarne, que la peinture italienne et la trilogie de la vie du réalisateur, interlocuteur et rival de Jean-Luc Godard, figurent - est le principe vital à partir duquel les désirs et les luttes prennent à témoin les héritages culturels, Toi jeune, en ce mai où l'erreur / était vie encore, en ce mai italien / qui joignit à la vie au moins l'ardeur, / bien moins étourdi et impurement sain / que nos pères - non pas père, mais humble / frère - déjà de ta maigre main / tu traçais l'idéal qui illumine / (mais pas pour nous ; toi mort, et nous / morts également, avec toi, dans l'humide / jardin / ce silence. Tu ne peux, / tu vois ?, que reposer en ce lieu / étranger, encore relégué. / L'ennui / patricien est autour de toi... (p. 121), écrit-il ainsi à Antonio Gramsci, une photographie présentant le poète bolognais devant la tombe du théoricien sarde.
Tous les signes à tous moments sont au vert pour sortir de la lune, d'un état léthargique et pour atterrir. Pour reprendre langue avec l'éden, la vie mortelle aux yeux d'Ulysse et de Pasolini, reprise qui ne tient probablement qu'à un vers, quelques sons traversant l'espace zénonien crispé sur ses divisions précaires - car plus le pouvoir se prétend absolu et plus il est fragile, inquiet, paranoïaque - aux tuileries ! semble ainsi entendre Pasolini regardant la tombe de Gramsci.