Rouge profond par Michaël Moretti
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Quand un cocktail, des Cocteau évoquait le cinéma, il disait : « le cinéma c'est la mort au travail, la mort au présent ». Rien n’est plus vrai que dans ce chef d’œuvre de Serra, Tardes de soledad - solitude du toro, du torero, de la cuadrilla, un titre à la Hemingway, Mort dans l’après-midi (Death in the Afternoon, 1932). « Il était juste cinq heures du soir / Un enfant apporta le blanc linceul (...) et le reste n'était que mort, rien que mort / à cinq heures du soir » (Le Coup de Corne et la Mort, Lorca). Un taureau solitaire s’ébroue entre chien et loup dans un enclos anonyme : image simple et mythique. Impossible de tricher dans une corrida, même s’il peut y avoir une outrance spectaculaire (le corps cabré, postures outrées, du torero pour s’affirmer ; les petits pas provocateurs devant le toro, marque de Rey). Tel le catalan du Nord Serra, j’ai vu des corridas, même un indulto (toro gracié) d’Enrique Ponce dans les arènes de Nîmes - le magnifique hôtel Imperator est remercié, sans vraiment avoir un avis affirmé. Oui, c’est violent et cruel (les regards caméra des toros, leurs derniers regards, l’œil progressivement sans vie, leur souffle, la langue pendante, leurs râles, font frémir; le torero se fait encorner deux fois et repart, ce qui lui vaudra deux oreilles ; le roi de la mise à mort ou de l’estocade en rate une ; là où j’ai vraiment du mal, c’est l’achèvement au poignard après la faena, dont la mise à mort - en général, le public, ici constamment hors champ, hue), oui c’est esthétique, raffiné, formaliste et archaïque, ancestral, anthropologique (rituel sacrificiel); oui, c’est sublime et ridicule. Le côté métaphysique ? « La vie ne pèse rien, il faut la mépriser. » énonce un proche du torero. Un an et demi de tournage, 600 heures de rushs, 11 corridas dont 5 retenues (arènes de Las Ventas de Madrid, à la Maestranza de Séville – je connais, à Bilbao, où la ville apparaît la nuit, et Santander), 4 caméras, 3 cadreurs. Le chef opérateur, Artur Tort Pujol (La mort de Louis XIV, 2016 ; Pacifiction, 2022, César de la meilleure photographie, où mort et cercles hypnotiques sont également présents : « Je voulais de longues prises, en plan fixe, pour construire un discours à l’intérieur du cadre. Je pense que ça crée ce sentiment d’hypnose et de transe, une espèce d’abstraction. On voit comment Roca Rey se transforme en animal, parfois, avec ce rictus. »), monte, ici pendant sept mois.
La star vingtenaire d’1m88, Andrés Roca Rey, natif du Pérou, est fascinante : narcissique (se mirer de son siège à ses initiales dans la vitre de la portière de son minibus, comme les femmes dans le métro), courageux, visage d’ange, sur Instagram, mutique et concentré (magnifique plan-séquence en contre-plongée dans un ascenseur), des tics et des rituels catholiques, se transforme littéralement sur le sable (arena), comme un samouraï chez Kurosawa. Sa cuadrilla, virile au langage fleuri avec tronches ravinées, sa cour, pratique la méthode Coué (« Tu es le meilleur, tu es magnifique, tu es invincible. », « Tu as des couilles plus grosses que l'arène.», «Tu as des couilles ! Tu es un être à part !» - si « fuck » est répété chez Tarantino, ici « corones » le bat en intensité - ,« Tu es le plus grand », « Avec quelle vérité tu as toréé »). Normal, c’est le torero qui rémunère son équipe. Je me suis toujours demandé comment s’habillait un torero, Serra le montre : il chausse son immense collant, nous voyons ses parties génitales ; un assistant le bringuebale comme un astronaute ou un pantin. Les dialogues avec ses peones, banderilleros, dont le classieux Antonio Chacon, et picador (on voit même un cheval à terre, ce qui est rare) dans l’arène sont inédits. Je pensais que même le torero était plus respectueux du toro mais c’est « fils de pute » qui revient le plus souvent. Un torero pleure en arrière-plan dans le coche alors que l’autre fait des blagues. « Je voulais filmer la corrida, sa structure interne, son rituel, répétitif. Mais aussi garder le côté anticlimax, avec les temps morts, où il ne se passe rien. Je voulais comprendre l’engagement du torero, le côté spirituel, peut-être un peu métaphysique, et brutal, de la lutte avec l’animal. » indique Serra. La musique est uniquement celle utilisée lors de la corrida par la banda pour délimiter le temps. Pas de voix off. Rares sont les films sur la corrida réussis, de Torero (1956), de Carlos Velo, à Arruza (1972), de notre chouchou Budd Boetticher. Il me tardait de voir un bon film sur la corrida : Tardes de soledad est arrivé. Concha d’oro à San Sebastian malgré la perturbation des animalistes du Pacma (Partido animalista con el medio ambiente). Si l’entourage et la cuadrilla ont aimé le film, tel n’est pas le cas de Rey qui s’est séparé de son apoderado, l’ancien torero Roberto Dominguez, les moments de triomphe n’apparaissant pas mais tel n’est pas le propos du film.